[INTERVIEW] ‘Cinco Años, Cuatro Meses’ avec les réalisateurs Juan Miguel Gelacio & Esteban Hoyos García
Lors de ma couverture du Festival International du film de Saint-Sébastien, dont vous trouverez l’article ici. J’ai eu le plaisir d’interviewer les réalisateurs Juan Miguel Gelacio & Esteban Hoyos García pour la présentation de leur film ‘Cinco Años, Cuatro Meses‘.
Vous trouverez l’interview traduite et adaptée en français, avec la version originale anglaise ci-dessous.
Que raconte le film ‘Cinco Años, Cuatro Meses’ ?
Avant de passer à l’interview, rappelons le sujet du film.
Martha est une mère colombienne qui a perdu la trace de son fils pendant le conflit armé qui a frappé le pays. Alors qu’elle participe aux démarches visant à retrouver son corps, Martha apprend qu’il n’y avait aucune correspondance lors de la dernière exhumation. Après avoir épuisé les recours institutionnels, elle rejoint un groupe de femmes confrontées à la disparition de leurs proches. Elle y rencontre Sandra, qui lui confie l’existence d’une étrange rumeur: dans un village reculé des plaines colombiennes, il serait possible de demander une faveur à un mort. Les deux femmes entreprennent alors un voyage dans l’espoir de trouver des réponses.
Réalisé par Juan Miguel Gelacio et Esteban Hoyos García, ‘Cinco Años, Cuatro Meses‘ (‘Five Years, Four Months‘) est un drame colombien-américain de 2026, d’une durée d’environ 84 minutes. Le film réunit notamment Jenny Navarrete, Carmiña Martínez, Carolina Vivas, Rosalba García et Jacqueline Castillo. Il aborde la disparition forcée, les conséquences du conflit armé colombien et le combat des familles qui, parfois pendant des années, cherchent à connaître le sort de leurs proches.
Ainsi, au-delà de l’enquête de Martha, le film s’intéresse au deuil de celles et ceux qui n’ont pas pu retrouver leurs disparus. L’incertitude prolonge la souffrance: sans corps, sans explication et sans réponse définitive, il devient difficile de faire son deuil. Le parcours de ces femmes met également en lumière leur solidarité et leur détermination face à des démarches qui ne leur apportent pas toujours les réponses espérées. En introduisant la rumeur autour d’un possible contact avec les morts, les réalisateurs donnent à cette quête une dimension presque mystique, où le réel et le surnaturel se côtoient.

Les récompenses du film
Le parcours du film témoigne lui aussi de l’importance de son sujet. Le projet a d’abord été présenté en 2025 au programme WIP Latam du Festival de Saint-Sébastien, alors qu’il portait le titre A la hora de poner la mesa ya no éramos cinco (We Were No Longer Five). Il y a reçu le prix EGEDA Platino Industria du meilleur projet WIP Latam, destiné à accompagner les films en phase de postproduction.
Une fois achevé, le long métrage a été présenté en compétition au Festival international du film de Karlovy Vary en 2026, avant de faire ses débuts espagnols dans la section Horizontes Latinos du Festival de Saint-Sébastien. Ensuite, Il a rejoint la sélection en compétition au Festival de Biarritz Amérique latine et dans la compétition New Directors de la Mostra internationale de cinéma de São Paulo. À Saint-Sébastien, il a également remporté le Prix de la Coopération espagnole, qui distingue les films ibéro-américains contribuant notamment à la promotion du développement humain et des droits humains.
Avec Cinco Años, Cuatro Meses, Juan Miguel Gelacio et Esteban Hoyos García proposent ainsi une œuvre ancrée dans une réalité historique et sociale douloureuse, tout en plaçant au centre de leur récit l’expérience intime des familles de personnes disparues. Un film sur la recherche de la vérité, mais aussi sur la nécessité de préserver la mémoire de celles et ceux dont le sort demeure inconnu.
Notre interview
=> Open for the original english version of the Interview with Juan Miguel Gelacio y Esteban Hoyos García for ‘Cinco Años, Cuatro Meses’
1) The film starts from the very concrete reality of mothers searching for their disappeared children, but gradually moves into something more mysterious and spiritual. Why was it important for you to take the story in that direction?
« For us, creating a faithful portrait of reality was one of our main responsibilities when making a film like this. That is why we carried out extensive research over a period of around three years, during which we came to know the testimonies of many women searching for their loved ones. It was during this process that the theme of dreams and the inner world as another space of searching began to emerge. From these findings, we decided to connect the dream world with the reality of the film, understanding that the search also takes place within those who are searching. »
2) At what point did you realise that the film needed to move beyond social realism and embrace this more mysterious, almost spiritual dimension?
« I feel this is already answered in the first question. »
3) How do you film the absence of someone who is neither present nor officially declared dead? How did you try to make that absence tangible on screen?
« The life of a missing person does not simply disappear. Those who search for them continue to live with that absence in their everyday lives, and we wanted that to be present in the film. We tried to make that absence tangible through the situations the protagonists experience and, above all, through the performances of our actresses. »
4) The Colombian armed conflict is an important element in the background, yet you chose to tell a deeply intimate story. Was this a way of approaching Colombia’s history through an individual experience rather than through a broader historical narrative?
« This story focuses above all on the women who search for their missing loved ones. The sociopolitical context of the conflict permeates the film throughout, but this time, rather than wanting to portray the conflict itself, we wanted to show what the search entails. We wanted to move away from treating disappearance simply as a global or statistical phenomenon and instead allow the audience to empathise with a mother whose life has been deeply affected by the war. »
5) Martha is searching for answers about what happened to her son. Do you think that, ultimately, her journey becomes more about searching for the truth than searching for her son himself?
« The search for the truth is the search for her son; they are not separate things. Finding that missing person also means understanding what happened to him and, in the specific case of the film, giving dignity to his life. »
6) You are co-directing the film. How did you work together on the filmmaking process, and were there any aspects of the film where your visions initially differed?
« Our collaboration happens quite naturally. We both have similar goals when it comes to understanding the film conceptually, and throughout the writing process, the film gradually revealed its own identity. During the shoot, constant dialogue allowed us to strengthen the scenes and discover new possibilities. Rather than seeing our different perspectives as an obstacle, we understand co-directing as a way of enriching the film through both of our points of view. »
7) The project was presented at San Sebastián’s WIP Latam in 2025 before returning this year as part of Horizontes Latinos. What changed the most between the film you presented then and the one audiences are seeing today?
« We believe the film has retained most of its essential elements. Winning at such a competitive industry section as WIP Latam showed us that the heart of the project was working. From there, the main change was a process of refining and deepening the film: we removed elements that were not contributing to Martha’s journey and increasingly focused the film on her emotional experience. »
8) The film is about people who refuse to give up despite the absence of answers. Do you see hope as a form of resistance?
« I think the driving force behind these mothers is not only hope, but also the search for truth and justice. Every life deserves to be respected, and many disappearances affect particularly vulnerable communities. Families search because they need to know what happened, but also because there is a desire for justice and to give dignity to their children’s lives. In that sense, I do believe that the search becomes a form of resistance. »
1) Le film part d’une réalité très concrète, celle de mères à la recherche de leurs enfants disparus, avant de glisser progressivement vers quelque chose de plus mystérieux et spirituel. Pourquoi était-il important pour vous d’orienter le récit dans cette direction ?
« Pour nous, rester fidèles à la réalité était l’une de nos principales responsabilités dans la réalisation d’un film comme celui-ci. C’est pourquoi nous avons mené un important travail de recherche pendant environ trois ans, au cours duquel nous avons recueilli les témoignages de nombreuses femmes à la recherche de leurs proches. C’est au fil de ce travail que la question des rêves et du monde intérieur, envisagés comme un autre espace de recherche, a commencé à émerger. À partir de ces découvertes, nous avons décidé de relier le monde des rêves à la réalité du film, en partant du principe que cette quête se déroule aussi à l’intérieur de celles et ceux qui la mènent. »
2) À quel moment avez-vous compris que le film devait dépasser le réalisme social pour embrasser cette dimension plus mystérieuse, presque spirituelle ?
« Je pense que la première question apporte déjà une réponse à celle-ci. »
3) Comment filme-t-on l’absence d’une personne qui n’est ni présente ni officiellement déclarée morte ? Comment avez-vous essayé de rendre cette absence tangible à l’écran ?
« La vie d’une personne disparue ne s’efface pas simplement. Ceux qui la recherchent continuent de vivre avec cette absence au quotidien, et nous voulions que cela se ressente dans le film. Nous avons essayé de rendre cette absence tangible à travers les situations auxquelles les protagonistes sont confrontées et, surtout, grâce à l’interprétation de nos actrices. »
4) Le conflit armé colombien occupe une place importante en toile de fond, mais vous avez choisi de raconter une histoire profondément intime. Était-ce une manière d’aborder l’histoire de la Colombie à travers une expérience individuelle plutôt que par un récit historique plus large ?
« Cette histoire se concentre avant tout sur les femmes qui recherchent leurs proches disparus. Le contexte sociopolitique du conflit imprègne l’ensemble du film, mais, cette fois, notre intention n’était pas tant de représenter le conflit lui-même que de montrer ce qu’implique cette quête. Nous voulions dépasser une approche de la disparition comme phénomène global ou statistique, pour permettre au public de s’identifier à une mère dont la vie a été profondément bouleversée par la guerre. »
5) Martha cherche à comprendre ce qui est arrivé à son fils. Pensez-vous qu’au fond, son parcours devient davantage une quête de vérité que la recherche de son fils lui-même ?
« La recherche de la vérité, c’est aussi la recherche de son fils. Ce ne sont pas deux choses distinctes. Retrouver une personne disparue, c’est également comprendre ce qui lui est arrivé et, dans le cas précis de notre film, rendre sa vie digne et lui restituer sa dignité. »
6) Vous coréalisez le film. Comment avez-vous travaillé ensemble tout au long du processus de création ? Y a-t-il eu des aspects du film sur lesquels vos visions divergeaient au départ ?
« Notre collaboration se fait assez naturellement. Nous partageons des objectifs similaires dans notre manière d’appréhender le film sur le plan conceptuel et, au fil de l’écriture, le projet a progressivement révélé sa propre identité. Pendant le tournage, un dialogue constant nous a permis de renforcer les scènes et d’explorer de nouvelles possibilités. Plutôt que de considérer nos différences de perspective comme un obstacle, nous voyons la coréalisation comme un moyen d’enrichir le film grâce à nos deux points de vue. »
7) Le projet a été présenté au WIP Latam du Festival de Saint-Sébastien en 2025, avant de revenir cette année dans la section Horizontes Latinos. Qu’est-ce qui a le plus changé entre la version présentée à l’époque et celle que le public découvre aujourd’hui ?
« Nous pensons que le film a conservé la plupart de ses éléments essentiels. Le fait d’avoir remporté un prix dans une section professionnelle aussi compétitive que le WIP Latam nous a montré que le cœur du projet fonctionnait. À partir de là, le principal changement a consisté à affiner et à approfondir le film : nous avons supprimé les éléments qui ne contribuaient pas directement au parcours de Martha et recentré progressivement le récit sur son expérience émotionnelle. »
8) Le film raconte l’histoire de personnes qui refusent d’abandonner malgré l’absence de réponses. Considérez-vous l’espoir comme une forme de résistance ?
« Je pense que ce qui anime ces mères, ce n’est pas seulement l’espoir, mais aussi la recherche de la vérité et de la justice. Chaque vie mérite d’être respectée, et de nombreuses disparitions touchent des communautés particulièrement vulnérables. Les familles poursuivent leurs recherches parce qu’elles ont besoin de savoir ce qui s’est passé, mais aussi parce qu’elles aspirent à obtenir justice et à rendre leur dignité à leurs enfants. En ce sens, je pense effectivement que cette quête devient une forme de résistance. »
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